C’est difficile de passer une semaine sans entendre les mêmes phrases. Au mot près parfois, avec le même ton, le même regard. Parfois j’ai l’impression de travailler dans un EHPAD et de voir que des Mme Maurice qui me demande « à quelle heure on mange ? ». Je sais pas si c’est dû à l’époque. Un peu peut-être. Parce que maintenant c’est facile de s’exprimer, tout le monde a son petit média. Sa page Facebook, son compte instagram, y a pas de directeur de publication. Enfin si, toi. Et si t’as franchi toutes les étapes pour arriver jusqu’à ce moment fatidique ou il faut cliquer sur «publier», tu vas le faire. On imagine mal le rédacteur en chef de Paris Match qui arrive en réunion et qui dit « bon, j’ai écris un article, c’est moi qui décide si on le publie ou pas, et franchement je crois que je vais pas le publier, c’est plutôt moyen… ». Non. T’as eu une idée, cette photo de brunch du dimanche matin suivie, précédée, entourée de #lebrunchcestlavie, ça va forcément passionner tout ton petit monde. Tu as franchi les barrières qui auraient pû/dû t’arrêter. C’est banal ? Que nenni, la lumière sur le pancake est hyper originale. C’est inintéressant ? Tu rigoles, ça pourrait donner des idées à ceux qui ne savent pas quoi faire de leur dimanche, le brunch après la messe.

Et en ce moment y en a une qui revient souvent. Et je crois que malheureusement elle a traversé les époques celle la. Une phrase qui n’a aucun sens, souvent grognée plus que dite. Ça donne un truc du genre… « Raaaah, de toutes façons on peut plus rien dire ». Ah quel bonheur. Déjà  si tu peux te permettre de dire que tu peux plus rien dire, c’est que tu peux encore dire quelques trucs. C’est comme quand tu dis à quelqu’un dans l’eau, « ah tu sais pas nager ! ». En général c’est qu’il sait nager, mais pas à ton goût. S’il ne sait vraiment pas nager, tu ne dis rien, tu sautes dans l’eau pour le sortir de là, parce que même s’il s’entrainait souvent à retenir sa respiration, 14 minutes en apnée, quoi qu’il en soit il est champion du monde d’apnée, il faut lui apporter la nouvelle. Et bien là c’est pareil. Dans les endroits du monde où tu ne peux vraiment rien dire, bon ben, tu dis rien. A la limite tu apprends à parler le dauphin, tu transmets cet apprentissage à un petit groupe de potes dissidents, et là, en dauphin, vous pouvez vous dire « on peut plus rien dire ». Et ce sera justifié. Ça peut aussi l’être en France dans d’autres cas. Au 48ème épisode des manifs Gilets Jaunes par exemple, tu croises l’oeil incisif d’un flic que tu sens assez volubile dans ses mouvements matraque à la main. C’est pas qu’il tape sur n’importe qui, mais t’as le sentiment qu’il trouve assez dérisoire le débat sur la féssée pour les gamins. Tu sens bien que si tu lui demandes ne serait-ce que l’heure… tu peux terminer dans un état assez inconfortable pour avoir une montre à ta prochaine manif. Ou au moins un vieux téléphone avec lequel tu ne peux plus appeler, mais dont l’écran en piteux état laisse malgré tout deviner les quelques chiffres qui indiquent l’heure. Alors oui, dans cette position, c’est vrai, tu peux considérer que tu ne peux rien dire.

Mais ce n’est pas dans ces cas là que cet adage est insupportable et qu’il est le plus souvent martelé. En général il sort de la bouche d’un personnage historique, classique. Molière en aurait sûrement fait une pièce. C’est un personnage type de chaque famille. C’est celui qui a cette capacité étonnante à dire tant de ringardes banalités. Des choses qui ne sont plus exprimées parce qu’elles sont dépassées, parce que l’évolution a fait son travail et que parfois elle fait l’unanimité, mais lui, en les disant, il se pense être rebelle, insolent, haut parleur de vérités qui d’habitude se murmurent. Alors, autant cet état d’esprit quelque peu nostalgique peut être une singularité qui a sa part d’authenticité. Dans la mode par exemple. Il y a toujours les mélancoliques disciples du textile d’avant. Mais t’es pas obligée de regretter le pantalon patte d’eph et l’esclavage. Non. Les fans de fringues se contentent de donner un nouveau souffle aux années 80 mais ne déplorent pas de ne pas avoir un ou deux Noirs sous la main pour aller à la fripperie à leur place. Alors vous avez sûrement reconnu ce gars plus à l’aise avec les mises à jours Windows qu’avec celle de son temps. Ce personnage haut en couleurs criardes, c’est le Vieil Oncle ! Attention, tous les oncles ne sont pas et ne seront peut-être jamais ce Vieil Oncle. Je ne voudrai pas me mettre tous les oncles à dos, déclencher des manifs, des débats « ouais mais moi j y suis pour rien si je suis le frère de ma soeur ! », « il faut interdire le Vieil Oncle aux sorties scolaires »…

 

Mais qu’importe son origine, le Vieil Oncle est sorti de la salle à manger dominicale, et le voila partout, avec ses sujets de prédilection. Les arabes, les noirs, les femmes, les handicapés.

 

Personne ne sait vraiment à quel moment il est devenu cette espèce. On se demande même s’il est pas né Vieil Oncle et qu’à la maternité les sages femmes n’ont pas osé le dire. Peut-être qu’avant de dire « MAMAN » il a dit « ZEMMOUR ».  En tous cas les études sur ce personnage curieux et peu enclin au vivre ensemble ne se prononcent pas. Cela vient-il tu rôle d’oncle ou plutôt du côté vieux ? On a rarement entendu « oncle génial ». Mais qu’importe son origine, le Vieil Oncle est sorti de la salle à manger dominicale, et le voila partout, avec ses sujets de prédilection. Les arabes, les noirs, les femmes, les handicapés. Il a toujours la réplique légère et l’analyse finaude, mais quand il est méprisé, déclassé, renvoyé dans les cordes, attention, le voila se targuant d’un rôle de pourfendeur d’une parole libre. Alors, censuré, coincé, il fulmine « de toutes façons on peut plus rien dire !! ». Le vieil oncle n’est pas esseulé. La confrérie des Vieux Oncles veille. Ils sont à chaque recoins, ils ont poussé la porte des vases clos et se sont installés sur les plateaux télés. Derrière les micros, devant la caméra.

Il est plus dangereux que le Très Vieux Grand-Père. Le TVGP (Très Vieux Grand Père. Faut être plus vifs sur les accronymes les gars, on s’en sortira pas sinon.) est un raciste accompli, mysogyne invétéré, homophobe de carrière. Il était à deux doigts de se faire sauter un oeil pour faire comme le patron. Plus personne ne l’écoute. Le Vieil Oncle, lui, vote FN mais n’appelle pas les noirs « bamboula ». Il est plus souple sur les appuis, il a un déhanché plus agréable à regarder et puis il endosse un costume qui peut plaire. Avec son équivoque « on ne peut plus rien dire » il fait fi des ordres et s’érige en courageux distributeur de coup de pied dans la fourmilière.

Mas voila. Le Vieil Oncle est une partie de la famille, une part de nous aussi. On est peut-être tous un Vieil Oncle en puissance. On est nombreux. Nombreux à avoir des frères ou des soeurs qui un jour sûrement auront des gosses. Et il est fort probable que cette petite tronche de cake balbutie un jour un délicieux… « tonton ». Et là, attention. Attention à toujours rester tonton et ne jamais devenir ce putain de Vieil Oncle.