Les origines, c’est angoissant. Moi ça m’angoisse en tout cas. Enfin… C’est pas le fait d’avoir des origines qui me tendent. De toutes façons j’ai pas le choix. C’est plutôt ce que j’en fait. Ou ce que ça dit sur moi. Je vois l’effet que ça me fait quand on me dit « Marseillais ? Ah bon ? Vous avez pas l’accent ». Quand cet ancien inconnu, que je considère maintenant comme un interlocuteur, rien de plus, pense qu’il a le droit de douter de ce que je lui dis. Et par la même occasion de mettre en péril mes origines, et ainsi l’histoire de mes parents, mes grands-parents, de mes aïeux quoi. Bref. Je connais ce mec depuis 3 minutes et devant ma gueule, il me nie. Tout simplement. Je me sens comme un sénégalais. Un sénégalais dont l’arbre généalogique n’indique la trace d’aucun autre pays depuis plusieurs siècles. Un sénégalais président de l’association LSDLGMDCSQMPDTQTVLN (=Les Sénégalais Dans La Grande Majorité Des Cas Sont Quand Même Proche D’une Teinte Qui Tend Vers Le Noir). Ce même sénégalais à qui on aurait dit « Sénégalais ? Ah bon ? Mais vous avez pas la couleur ! ». Je me sens bousculé dans mes certitudes. Alors j’ai envie de faire chacune de mes prochaines phrases en utilisant des répliques de Fernandel, que chaque dernier mot finisse avec le son « IN » que je prononçerai « INGUE ». Putaingue, parpaingue, paingue, chaise en rotingue. Peu importe. Je veux qu’il ait besoin d’un traducteur français-marseillais. Et si ça n’existe pas sur le marché du dico, je veux qu’il ait l’idée de le créer. Que cette idée, j’en sois son inspirateur. Je veux que, devenu milliardaire grâce à ce traducteur, il raconte à ses petits enfants l’origine de sa fortune. Qu’il leur raconte qu’un jour il a rencontré un marseillais.. Non. Je veux qu’il leur narre qu’un jour il a rencontré LE marseillais. Voila. Et je ne voudrai même pas ma part de la fortune, je ne fais pas ça pour l’argent, je veux juste être une sorte de muse méditerranéenne aux intonations anisées.

Mais évidemment je ne fais pas ça. Je ne fais rien d’ailleurs. Je ne dis rien. Je ne me défends même pas. « Non je l’ai pas trop… » je rétorque. Réplique nulle. Niveau 0 de la répartie. Mais c’est juste pour éviter de le relancer. Je ne veux surtout pas répondre autre chose qui lui permettrait d’enfoncer le clou de la négation avec un « non non, franchement vous l’avez pas ! ». Pas deux fois. Ça ne passerait pas. Là c’est coup de tête dans l’arcade, à la Zizou. Et je l’emmènerai à l’hosto. Puis, à l’infirmier qui m’engueulerait « ah ouais ça saigne, va falloir lui mettre des points », je répondrai « et ouais… L’important c’est les trois points ». J’y mettrai l’accent, puis le clin d’oeil, l’infirmier comprendrait la dédicace. « Vous êtes marseillais ? ». Y a pas à dire, les infirmiers, ils savent parler aux gens.

Mais en attendant, je doute. Comme si  mon accent faiblard me faisait douter de mes origines. Et si je ne venais pas de la-bas. Un jour je vais hésiter c’est sûr. Peut-être qu’il a raison, je vais appeler ma mère. Mais m’man, dis moi, je viens d’où ? Et là… silence… gêne… Elle me demandera si j’ai vu cette météo de merde en ce moment. On me le fait pas à moi. La météo n’est évoquée que dans 3 cas. L’ennui profond avec un ancien ami devenu macroniste qui trépigne d’impatience avant la sortie de l’Iphone 18, quelque chose a caché, ou si tu discutes avec un météorologue. Alors je comprendrai que depuis le commencement de mon existence, on me ment. Comme un enfant adopté qui demande à ses parents blancs comme des culs,  » maman pourquoi j’ai une tête de portugais, le cheveu bouclé, et que j’ai cette terrible envie de jouer au foot pied nu avec une vieille cannette de coca en répétant joga bonitooo, alors que papa est champion de flêchettes ? ».

Peut-être suis-je natif de la Creuse. Et que je suis là comme un fier chauvin a passé 3 jours à chercher une sonnerie de réveil la plus fidèle possible au chant des cigales. Pour me réveiller de bonne humeur. Les deux pieds dans la tradition. Mais en fait je me fourvoie. Et puis personne ne dit à un Creusiste, un creusien, (je sais même pas comment on les appelle) qu’il n’a pas l’accent. Personne ne connait l’accent de la Creuse. Au pire on me dirait « hé la Creuse, c’est la France profonde ça ! Haha… Creuse… Pelle…trou…profondeur… ». Finalement si je n’étais pas marseillais, ça résoudrait mon problème.

Marseille est une racine qui doit se voir ou s’entendre. Tout de suite, dès le premier abord. Normalement t’as même pas à le dire, les autres le savent. L’accent c’est notre emblème, notre drapeau. C’est peut-être pour ça que j’ai pas trop l’accent d’ailleurs. Je suis plutôt du genre à être fier de mon drapeau mais pas le brandir à la moindre occasion. Parce que se trimballer avec son drapeau ça peut prêter à confusion. C’est entre le patriote et le facho. Le drapeau qui flotte ça dépend du contexte, du besoin, de l’histoire. Défendre ses racines à tout prix, partout et tout le temps, c’est pas toujours pour les mêmes raisons. Y a le déraciné méprisé ou l’enraciné méfiant. Ça peut-être le drapeau américain, étoilé comme jamais. Et rien que ça c’est curieux. Avoir choisi autant d’étoiles pour être représenté, c’est qu’un problème avec l’égo n’a pas été résolu. A la base les gars sont indiens. Eux, leur totem, trois feuille d’eucalyptus en guise de slip, un arc, des flèches, et ils étaient heureux. Et puis bon, fallait construire le parking du Macdo, on peut comprendre les besoins d’espace. On peut comprendre l’extermination massive. D’ailleurs, aujourd’hui il y a des indiens qui mangent Mcdo. Voila, c’est bien que nous sommes dans le bon sens de l’Histoire. C’est sûrement ça qui leur a fait gonfler le melon, et les voila réclamant toujours plus d’étoiles à leur drapeau. Et je peux pas m’empêcher de trouver que ça leur donne un petit côté conquérant. Ils vont sur la Lune, BIM drapeau. « Mike arrête avec tes plans, je te dis que ça marchera jamais le Mcdo ici ! Mais parce que c’est trop haut Mike ! Et qu’il fait nuit toute la journée ! Mais non même si on fait un menu McMoon les gens ne viendront pas. Bon écoute Mike tu fais comme tu veux mais moi je rentre hein.

Côté drapeau, en France on a fait simple. Trois bandes. Terminado. On sent que celui qui a été désigné pour choisir n’a pas fait ça le torse bombé. On l’a appelé, il était en vacances en Italie, il se faisait une margarita sur une place de Rome, il a dû prendre une décision, il avait pas envie. Il a regardé sa pizza, il s’est dit qu’ils étaient doués quand même ces ritales. « fais comme les italiens, mais tu changes un couleur… ». Et voila. Bleu, blanc, rouge.

L’accent marseillais c’est plutôt la mouvance du drapeau algérien. Eux, ils ne sont pas prêts de marcher sur la Lune. La mission Apollo One Two Three, c’est pas demain la veille. Alors quand ils brandissent leur étendards, je comprends. Je vois un peu du marseillais, moqué, poussé dans ses retranchements, méprisé, qui brandit son drapeau à coup de « ing », de « fada », de « dégun » et de ribambelles de voyelle en plus. Une façon d’être fier de là d’ou l’on vient.

Et moi… J’ai pas l’accent ? Et pourtant… Tié un fada, bien-sûr que je suis Marseillais oh !