Et quand il ne reste plus rien. Quand le frigo résonne aussi creux qu’entre tes deux oreilles la veille au soir quand tu es rentré complètement bourré. Quand tu envisages la vieille baguette de pain sur la table du salon posée ici depuis longtemps. Tellement longtemps que tu ne sais plus si tu l’as payé en Francs ou en Euro. Peut-être même en Louis d’or ? Peu importe, tu l’envisages. Même si elle est tellement dure que tu pourrais la prêter à un flic qui a égaré sa matraque dans le cadre d’une discussion avec les Gilets Jaunes.

Dans ces moments de terres arides, il reste un dernier espoir. L’espoir de pouvoir sortir de cet état de torpeur. Alors, la main en mode vibreur se dirige vers le petit paquet noir brillant chiffonné, avachi à côté du pain rassis. Tu le prends et tu l’agites. Pour te faire une idée de ce qu’il reste de son contenu. Si le bruit produit en le secouant te donne envie de démarrer une salsa endiablée sur un rythme effréné de maracas, c’est bon signe. C’est que tu peux te pré-réjouir. C’est que tu vas pouvoir te faire un putain de CAFE.

Cette histoire tu peux la vivre à peu près partout sur le globe. Le café c’est l’incontournable. Partout sur le globe, à toute heure de la journée. Avant 17h. Pas après. Si t’en prends après c’est sûrement pour de mauvaises raisons. C’est que t’as prévu de rester tard au boulot, pour terminer le power point que ton boss t’a demandé pour le lendemain « sans faute ». Dans ce cas là, le problème c’est pas le café, c’est ta vie. C’est ta capacité à donner autant de ta personne pour un putain de Power Point, qui ne ravira que l’égo de ton patron, satisfait de voir qu’il a réussi à faire croire à toute une équipe de gens doués d’intelligence que son business c’est aussi un peu le tien. Mais c’est lui qui partira au Brésil pour ses vacances. Toi tu regarderas sur leboncoin s’il reste des bons plans.

Le café du matin, de l’après manger, celui de la pause. Il peut-être court, allongé, au lait, gourmand. Y a pas que Grand Mère qui sait faire du bon café. Et puis mamie elle est pas éternelle. Alors le savoir-faire s’est transmis. Chacun sa technique. Le café italien, l’espresso, une tasse quasi vide. Quasi vide ou quasi pleine, autre débat. Il se boit sur le comptoir entre deux « Ciao Marco». Ou « Francesco » mais faut que ça termine en « O ». Ou en « a » pour les filles. Une gorgée. Et puis les américains qui reprennent le concept. Evidemment, tout est décuplé. Le café court gobé sur une petite place romaine pavée devient le litre de café, coupé à l’eau, à emporter dans un genre de mug en plastique, ingéré tout au long de la journée. A l’américaine quoi. Le gratte ciel du café. Et le café libanais. Préparé dans une cafetière (une  » Rakwe « ) que t’as envie de frotter pour voir s’il sort un génie. Mais pas besoin de frotter, ce qui en sort est génial. Et puis, frotter une cafetière, c’est pas pour un génie que les autres te prendront. 

Le café c’est aussi, et peut-être surtout, le lieu et le moment. C’est le « tu payes ton café ? » légendaire. Souvent lancé par le même mec de l’entreprise. Christophe. Qui n’a jamais de monnaie sur lui. Cette pause café traditionnelle, ces équipes de salariés qui se retrouvent autour du distributeur d’énergie, comme des gazelles autour d’un point d’eau. Avec l’appréhension de voir débarquer le patron-lion armé de sa redoutable répartie « hé ben… J’vais vous payer en café si ça vous plait autant… ». C’est aussi l’espresso de l’ouvrier sur le chantier depuis 6h du mat’ et qui « s’encafeine » à 8h, déjà sale et poussiéreux dans son habit de lumière jaune fluo.

Boire son café, c’est aussi continuer le combat. Dans cette société qui voudrait tout apaiser, acheter la paix sociale à coup de citoyens faussement détendus gavés de cette boisson pour ranger ses émotions : le thé. Surtout le vert. Le café ça excite, ça enivre, c’est pas la demi mesure du thé. Cet espèce d’eau chaude croupie qui chatouille un peu les neurones. Après un thé tu as envie de bosser pour quelqu’un d’autre, de mettre ton énergie pour quelque chose de rangé, d’obéir à ce qu’on te dit en trouvant des bonnes raisons, d’apprécier les choses raisonnablement. Mais après un café… Tu es empli d’une dévorante énergie. Tu veux reprendre ta vie en main, te battre pour devenir ce que tu es, affronter tes peurs, rentrer dans le tas, aimer avec passion.

Merde. Je me suis fait avoir par le lieu. Je suis rentré, il m’a accueilli avec un grand sourire, un « ça va ? », « tu connais le café libanais ? ». Et maintenant je suis au Rakwe, il est 17h, j’ai un power point à terminer…