Il faut que je me bouge avant la fin du film. Pour laisser une trace tout simplement, de toutes façons y a que ça qui compte. Laisser une trace quelque part ou à quelques uns. Un parcours pas trop dégueulasse histoire qu’on se souvienne de toi déjà, et pour des bonnes raisons. Ou des mauvaises à la limite. A choisir entre mauvaises ou rien, peut-être vaut-il mieux prendre mauvaises. Pour l’instant j’essaye d’être un mec bien parce que j’ai encore de l’espoir. Mais je garantis pas que ça dure éternellement. Si un jour je me rends compte que mon plus bel espoir est celui de trouver 50 centimes, au boulot, dans la machine à café de la cafet’ parce que j’aurai mis tous les jours mes deux doigts dans le petit espace dédié à la monnaie rendue espérant une victoire, et qu’en plus de ça je ponctuerai les prises de paroles de BHL sur le débat de la viande halal à la cantine par des « ah bah il a pas tort en même temps », ce jour là, c’est pas dit que j’arrête d’essayer d’être quelqu’un de bien. Mais une choses est sûre c’est qu’on le veuille ou non, on laisse tous quelque chose à nos descendants.

Sauf si dès l’âge de deux ans tes seuls compagnons de route sont des chiens sauvages et des loups et que tu pars vivre dans la forêt. Et encore y aura toujours 2 ou 3 personnes, dont la sage femme, qui t’auront connu. Et puis on est 7 milliards sur Terre, c’est plutôt une oeuvre collective le bordel. On est tous plus ou moins entourés. Même les solitaires ont toujours 1 ou 2 potes solitaires pour boire un coup quand les beaux jours arrivent et que l’odeur de la merguez viens titiller sa narine de solitaire. A la base de tout groupe, y a une merguez. 7 milliard. 7 milliards ça fait beaucoup de monde. T’es obligé de trouver quelqu’un pour partager un michoko.

En tout cas quitte à laisser des souvenirs autant choisir lesquels. Il y a plusieurs moyens de faire parler de soi même  quand on est plus là. Y a ceux qui lèguent leur fortune par exemple. Bernard Arnault par exemple. Bon, ben lui, jusqu’au prochain mec qui fait sa pause clope dans les combles Notre Dame de Paris, on se souviendra qu’il a joué au Poker avec ses potes pour décider de la taille du billet.

– Tu vois l’espèce de flèche sur Notre Dame de Paris ? Ouais ?
– Ben c’est mon père qui l’a acheté…
– Ah ouais… Y a des magasins de flèches ?
– J’sais pas à l’époque peut-être.


Moi je peux pas miser sur ça. De toutes façons La Terre va pas tarder à s’éclater par terre, on va tous choper au moins un rhume des foins carabiné ou des mycoses de la taille d’une musaraigne, alors yacht ou pas, on va en chier. Du coup la fortune c’est surfait. Y a ceux qui ont choisi d’oeuvrer pour le collectif toute leur vie, aucun temps pour soi, tout est dédié aux autres. Un mec comme l’Abbée Pierre, s’il n’oeuvre pas pour les autres c’est qu’il dort. S’il a 5 minutes il va pas se faire une vidéo Youtube des plus beaux gestes de Zizou. Tous ceux de cette trempe, ils laissent derrière eux une association caritative, une école construite pour une communauté unijambiste de la jambe droite menacée par Nike qui veut implanter un magasin de chaussures gauches, juste pour les faire chier, dans le Grand Nord Bolivien. Ça c’est des gens qui n’ont pas de questions à se poser sur ce qu’ils vont laisser comme souvenirs. Ils auront plusieurs vies, celle qu’ils vont vivre et toutes celles à travers le récit de ceux qui restent. Ils vont faire un enterrement à 300 000 personnes, leur nom sera synonyme de Félicité, ils laisseront aussi leur mémoire sur nos rues…

– Tu vois la rue là ? Ben elle est au nom de mon père !
– Putain ton père c’était Marie Curie ?
– L’autre rue connard…

C’est pour ça que, pour ma part, je peux pas partir tout de suite. J’ai bien peur que pour l’instant, on oublie mon existence en 15 jours. « Mais c’est à qui toutes ces fringues ? ». 30 ans d’existence pour 15 jours de souvenirs, ça vaut pas le coup. Et si on se souvient de moi c’est pour quoi ? En toute humilité je dois admettre que je fais hyper bien le repassage. Mais je dois dire aussi que j’ai envie qu’on se souvienne de moi pour autre chose. Et c’est là l’enjeu. Qu’est ce j’ai à donner pour marquer un tant sois peu les esprits avec quelque chose qui me convient à moi aussi. Je sais pas si j’ai forcément envie que mes petits enfants, sur mon dernier lit viennent me voir « tiens papy on t’a ramené du linge ». C’est pas que j’ai une ambition démesurée mais un minimum quoi.

Il faut dire que sans avoir rien demandé à personne, j’ai commencé dans l’existence avec peu de bagages pour marquer les esprits. Déjà je suis blanc. Blanc, rien que blanc, juste blanc. Je pourrai accompagner les couples qui vont chez Casto le dimanche acheter de la peinture. « on voudrait du blanc… Ah ben vous voyez le monsieur là ? Ben voila comme lui » « Ah oui, blanc quoi. Ni crème, ni cassé, ni beige, ni gris clair, du blanc quoi. Sans aspérités ». Mes origines les plus lointaines, si on remonte dans l’arbre généalogique bien avant l’invention du stylo 4 couleurs et de la brosse à dent, c’est la Bretagne et le Nord de l’Espagne. Des alcooliques d’un côté et la région des clopes et des filles pas chères de l’autre. C’est pas à ça que je vais m’identifier. C’est pas ça qui va me différencier. Et j’ai pas envie de fouiller plus que ça. J’ai peur de découvrir qu’un de mes ancêtres tapait la bise à Franco. Si encore je parlais espagnol, ça aurait pu rajouter un truc au tableau descriptif. J’aurai coché une case de plus. J’aurai fait partie d’une communauté. Mais même pas. Enfin si, un peu. J’arrive à comprendre certains refrains de Ricky Martin.

C’est pas vraiment la couleur en elle même, c’est très joli le blanc y a pas de problème. C’est vrai que ça fait un peu hôpital si on pinaille un peu. Mais c’est pas non plus ça l’idée. C’est plutôt tout ce qu’elle dit de moi cette couleur. Je fais partie, dans ce système, de ceux qui dominent quoi. Mais ça c’est un enfer pour mettre un peu de grain dans cette vie, pour qu’elle croustille sous la dent. Sur le marché je suis la carotte quoi. On est en majorité, plutôt appréciés, faciles à trouver, pas chers, mais quand on reçoit du monde à diner et qu’on veut surprendre, on fait jamais des carottes râpées en entrée.

Avec ma gueule je peux difficilement mener un combat pour m’émanciper, m’affranchir d’une domination qui donnerait du sens à ma vie. Jamais contrôlé, jamais suspecté, je pars déjà avec la tronche de celui qu’on croira. Parfois je mets un peu de piment dans ma vie, je vais pas rendre mes livres à la bibliothèque dans les délais, et au bout de quelques jours de retard j y vais, je paye les 3€ d’amende et je m’insurge deux minutes sur les scandales du système bibliothécaire. Je veux monter un groupe, fédérer autour de cette cause, mais personne ne me suit.

Parce que finalement c’est ça qu’on veut. C’est faire partie d’un groupe. Appartenir à une communauté pour être validé par les autres membres de la communauté, faire de la cause ou de la passion défendue par cette communauté une direction ! Je crois que personne ne collectionnerai les statuettes de lapin en terre cuite s’ils n’étaient pas plusieurs et rassemblés au sein d’un groupe. Reste en suspens la question du premier qui s’est mis à collectionner. Un fou de lapin, un mec lambda aux dents de devant proéminentes qui s’est imaginé une histoire commune avec celle des lapins. Peut-être.

Alors le grand défi de notre société est de trouver notre communauté. Celle des blancs est trop grande. Et puis qui dit communauté dit cause, combat ou passion. Les seuls blancs qui se rassemblent au nom de leur couleur le font par peur du grand remplacement, peur d’être dominés à leur tour. C’est juste des mecs qui sont jamais allés au goal quand on faisait un foot à l’école même si « on avait dit chacun son tour !! ».