J’ai beau ingurgiter de la spiruline matin midi et soir, méditer assis sur un pouf en plume de perroquet déplumé en respectant sa dignité, le bec tourné vers Brigitte Bardot, je vois bien que je n’ai pas tout réglé. Il y a quand même bien 2 ou 3 trucs, si j’y pense trop, j’ai plus envie de faire mon testament que partir en chenille à la prochaine soirée année 80… La mort notamment. Et puis je me dis que faire son testament pour combattre la peur de mourir c’est contre-productif. C’est comme regarder Hanouna pour se rassurer sur l’espèce humaine.

Moi je suis plutôt du genre à fuir. Je suis rarement allé au bout de mes projets, on m’a toujours dit que je commençais plein de trucs et que je ne finissais rien. On a mis ça sur le compte de ma flemme, mais que nenni. C’est l’angoisse de terminer c’est tout. Mais là j’ai l’impression que je ne vais pas avoir le choix d’aller ou non au bout du grand projet. Et comme pour beaucoup je crois, ça ne m’enchante pas. Normalement y a l’excitation d’arriver au bout d’un boulot, remettre dans les mains de son boss un truc bien pensé, fignolé jusque dans les moindres détails, on a sué mais on y est arrivé bordel, et là on attend les compliments « allez-y flattez-nous et vous penserez à l’augmentation comme prévu hein… » Mais face à la fin des fins… C’est plutôt l’inverse. Plus le dossier est complet moins on a envie de le rendre. Alors je prends de la spiruline pour repousser le moment où on va me dire :

  • Allez, là faut rendre le power point, vous avez dépassé les délais.. 
  • Mais vous rigolez ou quoi ? Je sors d’une cure de baie de goji !

J’ai jamais rendu mes power points…

Face à ce qui effraie y a plusieurs techniques, plusieurs attitudes. Y a ceux qui veulent passer en premier, genre « comme ça c’est fait ». Eux ils font du parachute même les jours de gros vent, ils ont jamais bu de thé vert, et ils répètent « on doit bien mourir un jour ! ». Ouais… Selon moi ça se discute. On doit, on doit… « Si toi ça te dérange pas vas-y fonce, mais pour ma part, je continue de réfléchir à la question. Du coup je suis pas là pour la sortie parachute la semaine prochaine. » Moi j’suis plutôt du genre à vouloir passer en dernier, « allez y passez, moi j’observe, je réfléchis et si ça me tente j’y vais… », avec un peu de chance le projet sera abandonné avant mon tour. Alors je repousse l’échéance à coup d’algues, pour mourir en pleine forme. Un peu comme un artiste qui sort son plus bel album et qui s’arrête là-dessus.

Je m’informe sur les nouveaux supers aliments qui vont prolonger ma vie ou retarder la fin. J’écoute tout. Je crois à tout. Si un mec qui a raté trois fois médecine, est devenu mécano, puis a lancé son blog « santé et mécanique auto » m’explique qu’il faut bouffer du liège avec un grand verre d’eau ou boire du jus de bouse pour rester en bonne santé je le ferai. Je veux que ça coupe d’un coup sec, que personne ne se demande s’il faut me laisser brancher, que je ne serai pas au centre d’un débat à savoir si un être humain qui se rapproche plus d’un poireau sans OGM croisé à un tabouret que d’un homme doit rester dans une sorte d’existence où respirer est l’activité principale et cligner d’un oeil est considéré comme événement majeur. Un débat où chacun donne son avis : Zemmour qui débarque « et l’islam dans tout ça ? », les féministes « un salaud de mec en moins », et les écolos « de toutes façons il ne faisait pas le tri ».

De toute façon l’idée de combattre contre la maladie ou pour la vie ne m’intéresse pas. Je n’aime pas combattre. Et c’est peut-être générationnel. On a vu la tronche des derniers poilus, les suicides chez ceux qui reviennent du front, les campagnes de pub de l’armée, les idéaux progressistes chez les mecs qui adorent le kaki et les képis. Franchement je ne suis pas chaud. Je n’ai pas fait l’armée, seulement une journée. Une journée pendant laquelle j’ai prié pour qu’aucun chef d’Etat ne décide d’envahir La France et que le Chirac de l’époque lance un « allez on envoie les militaires et les apprentis guerriers qui sont en pleine JAPD »… « Moi j’ai gagné un critérium ça me suffit. Et si on est envahis y a peut-être une raison aussi les gars. Assumez, démerdez-vous. Je vais déserter à la Boris Vian. Laissez-moi tranquille, moi je suis un artiste, salut ». Je ne me fait pas confiance. Si un jour on m’annonce que je suis malade, j’ai peur de déserter.

  • Débranchez moi… Je n’ai pas la force de me battre. Je ne veux pas terminer en légumineuse. En plus j’ai des potes végan j’ai peur que ça leur donne des idées.
  • Monsieur c’est une gastro. Arrêtez de vous chier dessus enfin !

Pour affronter la peur j’ai trouvé un nouvel allié. La spiritualité. Je ne connaissais pas bien au début mais depuis j’ai lu des bouquins. Et maintenant je suis quasi bouddhiste. Quasi parce que le orange ça fait trop Guantanamo. Ouais j’ai pris le bouddhisme. Ça me fera une excuse plutôt classe si je perds mes cheveux et j’ai l’impression que ça change pas grand-chose si je dois chopper un crédit, manifester ou jouer en équipe de France. Et puis surtout ce qui m’a plus chez les chauves qui lévitent c’est ce truc de la réincarnation. Ça c’est pas mal. Ça détend. Si je réussis pas cette vie, bon, ben je réussirai la prochaine. Ou encore celle d’après. Je suis un genre de produit recyclable. Faut juste pas se tromper de poubelle quand on va me jeter pour pas que je me réincarne en carton pizza. Quoi que. Après tout pourquoi pas. Pourquoi pas devenir un espèce de truc dont le seul sens de l’existence est une utilité très précise, sans choix à faire, sans décision à prendre. Juste regarder ce qui se passe autour et se résigner. « Oh putain il prend les ciseaux, ça va couper… ».

 

Je me dis qu’on aura beaucoup plus envie de changer ma couche si j’ai deux trois trucs croustillants à raconter.

 

Parce que c’est ça le stress finalement, je sers à quoi ? En fait ce n’est pas vraiment la fin qui m’angoisse. Mais c’est plus tout ce qui se passe avant la fin. Parce que tout ça, la frise chronologique jusqu’a l’épitaphe c’est moi qui doit choisir. Je suis capable de faire plein de choses. Toutes proportions gardées. Mais si je veux être heureux par exemple, c’est à peu près moi qui décide. Et puis quand on voit les mecs sans bras ni jambes qui deviennent champion de break dance… Tant mieux pour eux mais moi ils m’emmerdent. C’est à cause d’eux que j’aurai l’air con si j’explique que mon bonheur ou mon succès s’est vu stoppé net par cette putain d’allergie au pollen. Et puis je veux raconter des trucs à mes petits-enfants. Je me dis qu’on aura beaucoup plus envie de changer ma couche si j’ai deux trois trucs croustillants à raconter. Alors que le papy aigri qui se chie dessus… Je vais finir en quille pour bowling à taille humaine dans un EHPAD. On racontera le scandale dans un livre, j’aurai enfin mon moment de gloire et puis voilà. Terminé alors que ça commençait à briller. Non merci.

Il faut que je me bouge avant la fin du film. Et pour un bon film il faut un bon scénario, des dialogues croustillants, une bande originale marquante et des comédiens flamboyants. Quelle angoisse ! Un jour arrivera le générique de fin et ici-bas on note tout, alors je vais me prendre des commentaires et une note dégueulasse sur allociné. 1 étoile « On s’est fait chier, j’ai quitté la salle avant la fin » / « Scénario indigent, le climax c’est quand il fait son premier risotto. Qu’il rate… » / « Le synopsis était savoureux, le film beaucoup plus fade… ».