Dans la vie parfois faut faire des pâtes. Parfois faut faire des choix. Y a un temps pour tout comme on dit. Personne n’aurait l’idée de sortir un PowerPoint à l’heure de l’apéro alors que Dédé remet sa tournée. Et bien là c’est pareil. Là c’était le moment des choix. Et puis il était trois heures du matin. J’étais allé tellement loin sur Instagram que j’avais atteris sur MSN. Il ne me restait plus qu’à réfléchir. Alors j’ai décidé de le faire. C’est ça devenir un adulte, ne plus repousser l’échéance, prendre son courage à deux mains quoi. Il était l’heure de prendre le chemin de la vérité. Il fallait que j’assume qui j’étais et tant pis si ça ne fait pas l’unanimité. Je n’ai plus peur d’affronter le regard de mes proches.

L’occasion s’est présentée. J’étais face à ma famille. Je les ai regardé dans les yeux. Ma mère sentait que l’ambiance allait changer, elle me connait par coeur putain. Elle voulait repousser le moment parce qu’elle flairait le choc, elle monopolisait la parole pour pas que je la prenne. Elle avait demandé 18 fois si on revoulait du poulet. A la troisième fois déjà, plus personne n’en voulait du poulet. C’est pas qu’il était pas bon, mais y a un temps pour tout on a dit. Et c’était plus l’heure du poulet. Alors je leur ai dit. Il était 18h. C’est l’heure de s’affranchir, de ne plus avoir peur d’être libre. Je leur ai dit. J’ai décidé de changer. Ma tante a tapé le coude de mon oncle avec le sien avec la discrétion de Benalla en manif, elle a tout tenté pour décaler sa bouche au maximum de la partie droite de son visage, « je t’avais dit qu’il été gay ». Non, c’était pire. « Il est au chômage ». Non quand même pas. Je suis passé au Crédit Mutuel. Ce fut un choix fort, parce on est à la Société Générale de père en fils, c’est la banque de tradition, on connait bien le conseiller, il nous à fait péter les aggios plus d’une fois, et puis c’est important les traditions. Et puis on était pas très croyant dans la famille, mais il y avait des choses plutôt sacrées. L’argent en faisait partie. Mon père en profite pour me tacler, crampons saillants : « De toutes façons depuis que t’as arrêté de regarder la Corrida tu fais n’importe quoi ! T’es un genre de zadiste de droite, c’est quoi la prochaine étape ? Tu vas devenir végétarien ?! ». Mais je ne répondrai pas à ses provocations. Je ne changerai pas d’avis. Je suis un adulte. Et je change de banque.

C’est une décision que j’ai prise lors d’un apéro entre amis, entre adultes. Une soirée tout ce qu’il y a de plus classique. On venait de s’écharper sur a dernière Golf GTI dont certains considérait le cuir des fauteuils de bien moins bonne facture que celui des BM. On trouvait un terrain d’entente sur l’idée que le Bluetooth c’était quand même vachement pratique. Une vraie bonne soirée entre trentenaires. Nico relançait une playlist spotify en fond. Et puis l’autre là. L’autre qui relance avec la soi disant main mise sur le marché des téléphones de Apple. Il en fallait pas moins. Eric sort de ses gonds et de sa poche un Samsung. Il s’emballe. Et ça c’est un Iphone peut-être ? Et j’aime autant te dire qu’avec ça je te fais des photos de folie contrairement à ton Iphone !! / Arrête de faire ton marginal putain ! / Marginal, moi ?? Mais qu’est ce que tu racontes !!?? / Je raconte la vérité !! Sylvie nous à tout dit putain !! Elle nous à dit que t’hésitais à changer de caisse pour prendre une Clio !! Ca t’a pas suffit ta dernière experience chez Renault ?? / Ok, c’est vrai ! Mais ils ont fait un partenariat avec Uber Eat putain ! Si t’achètes une Clio t’es livré à domicile pendant 6 mois gratuitement !! / Et alors ?? Peu importe !! Elle s’inquiète ta femme merde !! Le ton montait en même temps que les inquiétudes. Les choix de vie mènent souvent à d’houleuses discussions.

Heureusement il existe des éléments qui rassemblent. Je savais que mon intention de changer de banque allait réunir tout le monde autour de cet objectif commun : me faire faire les bons choix. Celui d’une vie peut-être. Les échanges se sont fait plus vifs et les rires plus goguenards quand certains ont évoqué des taux de prêt farfelus, mais globalement tous étaient sûrs qu’il fallait que je change et vite. Et Didier clôt cette discussion avec cette sentence qui nous a tous laissés yeux et bouches écarquillés comme les collaborateurs lors l’annonce du lancement des trottinettes électriques en libre service. Il nous a balancé : « Hé, un peu de sérieux ! ». C’était ça qu’il me fallait, du sérieux.

 

C’est grâce à cette place acquise depuis petit que maintenant je peux voir la vie en HD. Et comme dit mon père « on s’est pas battus en 39-45 pour regarder téléfoot en noir et blanc !! ».

 

Rentrer dans le monde des adultes, c’est comme rentrer dans une classe pour un cours de français avec Mme BURNE, et se mettre au premier rang, de son plein grès, sans être obligé par la prof, en ayant lu les 30 pages d’un bouquin qu’elle avait demandé de lire qui te donne juste envie de passer chaque prochaine minute qui te sépare du prochain cour à trouver toutes les techniques du monde pour faire croire que tu l’as lu sans le faire. Au fond de la salle on fait des blagues, on refait le monde, on tente de contourner les règles, on a pas lu les 30 pages, on veut échapper à ce moment en créant une autre façon d’y participer. Au premier rang, on a accepté les règles et on veut que le prof le sache. Il y a encore deux ans je réfléchissais à mettre de la moquette imitation gazon dans une des pièces de l’appartement, pour avoir un côté nature. Je me faisais railler par mes collègues. « Hé tu vas y mettre un potager aussi ?? » m’avait dit Fabrice tout en me conseillant son livre de chevet « Vivre l’instant présent avec Auchan » préfacé par Xavier Niel. J’étais un peu foufou. C’était la dernière idée de folie.

Maintenant je suis bien décidé à rester au premier rang. C’est grâce à cette place acquise depuis petit que maintenant je peux voir la vie en HD. Et comme dit mon père « on s’est pas battus en 39-45 pour regarder téléfoot en noir et blanc !! ». Ce monde des adultes sérieux, c’est l’école qui m’y a formé. C’est elle qui donne le LA. C’est la bas que j’ai côtoyé mes premiers adultes. Ils étaient rentrés dans ce monde et devaient nous y faire accéder. C’est la bas qu’on m’a conseillé de me tenir calme et d’obéir au professeur. C’est la bas qu’on m’a dit que si je faisais tout ça je pouvais réussir. Au début je savais pas trop ce que ça voulait dire réussir, à cette époque je venais juste d’arrêter de manger mes crottes de nez et c’était déjà une victoire. Et puis j’ai vite compris. Réussir c’était être bien noté par ceux qui ont décidé ce qu’était une bonne note. J’enchainais les bonnes notes, et ceux du fond de la classe les fausses. Je savais toujours pas ce que voulait dire réussir mais ça avait l’air moins humiliant, et comme j’avais un goût assez peu prononcé pour la fessée en publique, j’ai gardé le cap du premier rang.

Avec le temps, la maturité a voulu devenir mon alliée. Elle est  venue me donner quelques conseils. Elle est arrivée au bon moment. C’était une époque ou j’étais un peu perdu. Comme un con je m’étais remis à rêver alors que j’avais arrêter au collège comme tout le monde quoi. Je venais de croiser une ancienne copine de fac. Elle a toujours voulu faire de la peinture et voila elle était devenue peintre. Je lui ai demandé, ah cool et tu travailles sur quel bâtiment ? / Ah non non mais artiste peintre. Je lui parlais de travail elle me parlait de plaisir, je comprenais pas le rapport. Elle était restée au fond de la classe. Mais ça m’a chamboulé quand même. Je me suis souvenu de mon goût singulier pour la menuiserie. J’avais même fait un stage de menuiserie dans l’atelier de mon oncle, tonton monodoigt comme on l’appelait. Il voulait ouvrir les frontière, se gavait de thé vert. C’était un genre de hippie me disait mon père. Il avait pourtant pas l’air malheureux mais pas non plus l’air d’avoir réussi. C’est pas comme ça que tu vas te payer des vacances si tu veux mon avis, me disait toujours mon père. Alors quand je re-croise cette copine de fac, j’ai hésité à tout plaquer. J’étais même à deux doigts de twitter « mieux vaut vivre ses rêves que rêver sa vie », j’avais désinstaller mon appli Facebook, je ne savais plus pour qui voter, c’était le bordel. Heureusement y a des images qui remettent dans le droit chemin. L’ancienne copine est rentrée en bus. Je me suis assis dans le fauteuil de ma caisse.

Faut que j’appelle Théo, il a raison, le cuir des BM c’est une tuerie.