Si seulement les mamans le répétaient plus souvent à leurs enfants. Attention aux gens dehors, fais gaffe aux voitures quand tu traverses, aux piétons quand c’est les voitures qui traversent, passe quand c’est vert, arrête toi quand c’est rouge, observe pas trop le ciel bleu, regarde devant toi, par terre, en l’air mais pas trop je te l’ai dit juste avant, méfie toi de ceux que tu connais plus ou moins, de celle qui te plait autant de celui qui lui plait aussi, mais surtout mon fils, fais gaffe à pas devenir trop con.

Parce que voila Eric dans tout ça. Eric c’est comme ça qu’on l’appelle. Eric n’a pas de surnom ou de diminutif, c’est un mec lambda. Il regarde un peu TF1 mais pas trop, il vote au centre, il s’habille chez Célio. Dans la famille les enfants se souviennent pas tous de son prénom mais ils iraient pas non plus chier dans ses chaussures. Sauf si c’est vraiment urgent. Des vacances au Mexique, le gamin qui tente un chili con carne, et puis qui petit à petit sent qu’il aurait dû se contenter de carne sans chili. Ca et les guides touristiques qui déconseillent le toilettes publiques à Cancun, les parents sont à la plage, ils ont enlevé les chaussures, parfait ce sera le contenant idéal. Mais à part urgence, les enfants ne lui veulent pas de mal. Les autres non plus d’ailleurs. Bon, il n’a jamais rien compris à la belote, mais ça mérite pas le scandale. Le beau frère, prof de techno, lui à même fait un tuto sur du papier cartonné. Un système ingénieux avec des cases connectés qui font briller une petite diode indiquant la règle à respecter selon l’avancement de la partie. Mais Eric n y arrive pas. « Tu sais moi les cartes… ». Tant pis on pouvait toujours se débrouiller, sortir le trivial poursuite, s’arranger pour lui éviter les questions histoire ou culture générale et sentir les prémices d’un après repas en famille ma foi plutôt joyeux. En plus de ça, il était très fort en calcul mental. Comme quoi. Ca veut rien dire.

Eric n’est ni chiant ni passionnant. Il est là quoi. Ou non, parfois on ne sait pas, on ne sait plus. Il dit bonjour au boulanger, au revoir à la caissière. Quand il croise un mec en galère dans la rue, il ne change pas de trottoir, il évite pas son regard, et s’il avait un peu de monnaie dans les poches il lui aurait donné. Mais souvent, il n’a pas de poches. Alors on ne peut pas dire qu’il ait les mains dans les poches, ni le coeur sur la main. Il a des mains quoi. Si on lui enlevait, ce serait plus compliqué pour taper sur son clavier et il ne pourrait pas mettre la chevalière de son grand père, mais ça ne manquerait pas plus que ça au reste du monde. M’enfin, si les manchots ne participent que très peu aux bénéfices des bijoutiers, ils ont quand même le droit d’exister. 

Et puis Eric a déconné. C’est ce qu’on lui a dit en tout cas. Lui il a pas vu venir. Les autres non plus en vérité. Certains moments auraient pu mettre la puce à l’oreille. Ce silence d’Eric, cette mâchoire du bas qui s’affaisse, entrouvre la bouche, comme pour laisser aérer le cerveau, le cervelet, et tout le réseau de neurones qui a surement dû choper un coup de chaud, lors de ce trivial poursuite et cette question Histoire sur une prétendue couleur du cheval d’Henri 4. Mais Eric referme la bouche pour la contenance, dégluti, puis la réouvre pour le contenu « on avait dit pas Histoire aussi ! ».  Et c’est vrai qu’on avait dit pas Histoire. Et puis avant cet instant, dans son gosier toutes les couleurs de la vigne s’étaient mélangées, alors il a pas percuté. Heureusement, il enchaine toute de suite en divisant, de tête, 115 par 2. L’auditoire est rassuré.

A part ce petit moment de flottement, il n y avait pas eu trop de signaux. Certaines choses sont plus visibles que d’autres. Par exemple, avec le temps, tous avaient remarqué que le Eric au coup de fourchette timide des débuts, avait été remplacé par un Eric au geste bien plus agressif. Fourchette à l’attaque.  Si les premières années, beaucoup dans la famille doutaient du plaisir qu’avait Eric à manger la blanquette du dimanche, les inquiétudes s’étaient dissipées. Il était devenu gros.

 

 

Pour les salariés il n y avait plus beaucoup de doutes. Il ne lui manquait plus que l’estocade à donner.

 

 

Patron de sa petite banque dans le village pas beaucoup plus grand, ses employés ont, eux, vu ce qu’il était en train de devenir. Il a d’abord commencé par restreindre le nombre de café à seulement deux dosettes par jour et 8 par semaine maximum. Pareil si c’est du déca. Il s’est amusé à deux ou trois réflexions sexistes quand Karine à fait prendre le soleil à ses genoux. Mais dans sa veine quoi. Pas assez pour le tribunal mais beaucoup trop pour avoir l’air élégant. Après ça il interdit les photocopies si c’est perso. Pour les salariés il n y avait plus beaucoup de doutes. Il ne lui manquait plus que l’estocade à donner.

Un jour, un coup de fil. Il écoute son interlocuteur. C’est un commercial qui lui propose de poser un dispositif anti-sdf devant sa banque. Pour qu’ils ne puissent plus squatter. Il se laisse convaincre. Il accepte. Il dit oui. Parfait, ils viennent dans la semaine installer le matériel. Et la semaine d’après c’est le scandale. Les médias. Les assos qui accusent le con et Eric qui accuse le coup. Il essaye de se défendre comme il peut. D’abord il dit qu’il ne savait pas, que c’est sa secrétaire qui se charge de ses rendez-vous. Elle est en arrêt maladie depuis deux semaines. L’excuse ne prend pas. Poussé dans ses retranchements il avoue que c’est lui qui a accepté. Mais il ne savait pas ce que c’était. Il pensait que c’était pour garer les vélos. On lui dit que le nom de l’entreprise « REPOUSS’-CLODO » est assez équivoque. Là aussi, il a pas vu, pas su. Et les gros pictogramme sur les barres avec un mec qui dort dans un sac de couchage, barré de rouge ? Les panneaux fournis avec « ALLEZ AILLEURS BANDE DE CLODOS, SVP » ? Il a chaud et plus rien à répondre. Il est cuit.

Alors, le terreau y était peut-être assez fertile. La graine était là et prête à devenir une fleur qui bourgeonne. Mais il n’empêche que ça arrive vite. Pas très malin à ses débuts, Eric était devenu complètement con. Soyons attentif, dans nos familles, chez nos proches, un mec qui comprend rien à la belote, c’est peut-être un oncle, un grand-père, un cousin, un neveu, qui devient vraiment con.