Parfois je pense à l’avenir. Pas souvent parce que la dépression n’est pas mon état de grâce. Mais ça m’arrive. Je me dis qu’il est temps que je mette En Marche, que je croque le monde à la Macron. Pour l’instant la seule chose qui est croquée c’est le logo à l’arrière de mon téléphone. Alors je vais investir sur la montée des eaux. Je monte mon entreprise de croisière urbaine. Je passe mon brevet de gondolier, un métier d’avenir. Je me lance dans la chanson, je reprends le tube « laisse les gondoles à Venise », je l’adapte à toutes les prochaines villes sous les eaux, j’en fais une compile et avec le succès je monte ma plateforme de streaming. L’avenir sent pas très bon, mais y a toujours des chèques à faire signer.

Et puis aussi vite que mes idées doublent mon humanité, un connard en mono-roue électrique double un mec en fauteuil roulant mécanique et me ramène à la réalité. Il est vraiment temps de changer un truc. Je sais pas quoi. Peut-être rétablir les priorités. Quitter cette société qui investit des millions et propose dans toutes les villes de France, pour une bouchée de pain, que ceux qui aient des jambes puissent ne plus s’en servir. Alors je sonde le Robinson Crusoé qui est en moi, je me mets pied nu. Je touche un arbre et je m’excuse auprès de la la Pachamama comme disent les buveurs de maté. La Terre Mère pour ceux qui n’ont d’espagnol que leur culte sans borne pour Penelope Cruz, Nadal, le FC Barcelone… ou Franco si vous êtes d’avantage passionnés par la théories nationalistes, ses applications militaires et ses bienfaits que par allociné, Roland Garros, ou le ballon rond.

Je mets un gilet jaune à un platane, c’est la congruence des luttes, bordel je veux vivre dans ce platane. Entre les branches, remplacer le papier rose triple épaisseur par une feuille rêche. Je vivrai En Hauteur plutôt que En Marche. Je veux me servir une dernière fois de mon ordinateur de salaud de capitaliste pour chercher un tuto sur la construction d’une cabane. Avant d’apprendre à vivre dans les arbres, Youtube m’impose une publicité. J’ai cliqué. J’aurai pas dû mais j’ai cliqué. J’ai cliqué une fois, rien ne s’est passé alors j’ai recliqué. C’était mon dernier rapport à la modernité, après c’était la forêt, le bois, la verdure, la cueillette, alors j’ai mis de l’abnégation dans ce dernier clic. J’atterris sur Amazon.fr. Amazones, mais c’est ça merde ! Tout est lié. Ce n’est pas une pub c’est un guide. Je suis un amazone, y a pas de hasard.

Sur le site, j’en profite pour acheter ce chausse pied connecté. Un truc terrible. En plus d’épouser les formes du pied pour le foutre dans le mocassin, il donne la météo. Les études sont claires. C’est quand tu mets tes chaussures que tu veux le plus savoir quel temps il fait. Les belges et les allemands s’en servent depuis longtemps. « Il va faire froid je crois Friedrich, mets tes grosses chaussettes blanche » / Oui t’inquiète je les ai mises ! Ah.. Ben le chausse pied dit grand soleil… Je mets les tongs ! ». Et c’est  comme ça qu’ils foulent nos rues bétonnées qui n’ont jamais si peu ressemblés à des podiums de haute couture.

 

 

L’autre chimpanzé qui se gratte sous les bras et mange ses crottes de nez, c’est pas ce qu’on nous apprend à l’ENA.

 

 

Chausse pied dans le panier, je retourne à mon tuto cabane. C’est en fait un documentaire sur les chimpanzés. C’est pas ce que je voulais mais les slalomeurs des branches doivent avoir un petit savoir faire sur la vie à mi hauteur. Puis je réalise vite qu’ils ne vivent pas dans des cabanes. Ils n’ont pas inventé la propriété privée ou les cloisons ni même la porte ou le paillasson. Pas si évolués que ce qu’on en dit. Déçus de ceux qui sont censés nous ressembler, parce qu’il parait qu’on a des gènes en commun. Il paraît. Mais bon, on a inventé internet et c’est pas demain qu’on verra un macac swiper, liker, poster. Alors oui, je veux bien qu’ils aient la capacité physique de tenir une casserole mais de là à cuisiner des pâtes carbo pour toute la famille… Ce sera des feuilles et des baies. Et si tu veux des lardons t’es mal barré. Même pour un jambon beurre t’es pas né dans la bonne espèce. Et puis en même temps qu’on a inventé le placo-plâtre, on a crée l’intimité. Moi je veux bien que les singes soient très évolués, qu’ils soient à deux doigts de mettre en place la sécurité sociale, mais quand même. Même si certains d’entre nous sont prêts à s’essuyer le cul avec trois feuilles de bananier les faire infuser après utilisation pour une tisane apaisante, au moins le faire entre les murs, à l’abri des regards !

Alors je continuerai de dire que si j’étais un animal je serai un lion, un tigre, ou un guépard. Crinière soignée, crocs acérés, griffes plantées, chausseurs impitoyable, ça c’est viril ! L’autre chimpanzé qui se gratte sous les bras et mange ses crottes de nez, c’est pas ce qu’on nous apprend à l’ENA.

Finalement, peut-être que je devrai me réconcilier avec l’espèce humaine. Plutôt que la cabane dans la forêt, je vais retrouver le panache des miens dans la jungle urbaine. Dans les kiosques de presse, c’est là qu’on montre notre niveau. Dans les rubriques sciences, techniques, évolution, innovation, je vais plastronner en signe de notre grandeur. Je me suis perdu dans mes réflexions sur les grands singes et toute la clique. Si ça se trouve depuis quelques heures on a inventé les chaussures électriques à roulettes et moi je continue de marcher comme un abruti. Mais avant les rubriques « sciences », il y a la Une. Et là, la Une fait aussi la deux et la trois, mais le tour de magie est sinistre. Un Homme a connecté tout son réseau de neurones pour arrivé à ce constat : l’Homme blanc est vachement mieux. En tout. C’est l’égotrip à son firmament.

C’était un suprémaciste blanc. C’est une conviction étrange, sûrement une brillance un jour. Ce jour où il a posé deux étagères parfaitement parallèle à l’oeil, réussi son créneau du premier coup, préparé un risotto, claqué 27 pompes d’affilé, pété son score à Tetris. Il a mis cette insolente grâce sur le compte de sa couleur. Les prémices d’une reflexion de qualité. Après ça, une longue nuit sur ses chiottes blanc. En cause : un plat épicé, un truc des pays du sud, avec du curcuma, du cumin, du gingembre, il avait lu la recette sur un blog healty. Il a lu vertus anti-occident quand le coach parlait d’oxydant. Il avait du mal à digérer la culture du sud. Alors non seulement les blancs étaient bons, les meilleurs même, mais en plus ils allaient être doublés par les autres. Les foncés. Persuadé de la force de ses semblables de couleur, il s’est rendu a l’INPI pour y déposer le concept de suprémaciste blanc. Au guichet, la dame n’a pas tout compris. Pardon monsieur ? Vous militez pour imposer le blanc de poulet dans les cantines ? C’est pas nous ça hein, voyez plutôt avec les assos, mais en ce moment c’est les végétariens qui ont le vent en poupe. Alors après moi je veux pas vous saborder dans votre projet hein, et puis vous savez il faut croire en ses rêves hein. Prenez Martin Luther King par exemple. Bon, lui, il a eu un rêve, il l’a raconté à tout le monde… Monsieur ? Ah c’est pas ça votre projet ? Hein ? Les Hommes Blancs sont, de par leur couleur, superieurs aux autres être humains ? Ecoutez je vais vous laisser voir avec Claudine moi je comprends pas là. Claudine ??? ».

Pas facile pour eux d’être compris, parce que les règles sont floues. Comment faire partie de la caste des Blancs en voie de remplacement ? L’entretien d’embauche est drastique. « Le blanc doit être blanc depuis plusieurs générations, l’arbre généalogique doit plus ressembler à un pommier qu’à un bananier comme on dit souvent ici (rires). La dernière fois y a eu Bébert. Un candidat. Il était presque parfait. Il mangeait du jambon matin, midi et soir, il avait arrêté les plats épicés depuis 1987, son père était un saint homme de l’armée coloniale, sa femme directrice d’école avait réduit les élèves colorés de 87% par rapport à l’ancienne direction, son fils à 6 ans était devenu directeur de l’association « les enfants de la patrie (blanche) » qu’il avait lui même monté. Non faut dire la vérité, on tenait une perle. On voulait qu’il soit responsable adjoint. Et puis, un jour, on prend sa voiture, il met la musique et là… Franky Vincent. On pouvait pas laisser passer. Il a essayé de nous expliquer que c’était pas sa musique, mais celle d’un noir qui était monté dans sa voiture une fois. Il côtoyait des noirs… Il s’enfonçait… » 

Mais ce jour là, en Nouvelle Zelande, un membre de l’équipe est rentré dans une mosquée. il a tué 50 musulmans. Après ça, compliqué d’agiter le drapeau blanc sans qu’il ne pense que c’est pour lui rendre hommage. Ca va être plus compliqué que prévu de me réconcilier avec l’espèce humaine, même si aujourd’hui j’ai reçu mon chausse pied connecté.